Crise sociétale au Sénégal : quand l’ANSTS choisit de faire société

Il est des initiatives qui naissent d’un constat. Et d’autres qui naissent d’une inquiétude devenue responsabilité.

La réflexion sur la crise sociétale au Sénégal appartient à cette seconde catégorie.

Elle est née d’une intuition portée par la Société des Amis de l’Académie, dans le sillage de la journée de réflexion organisée le 29 novembre 2025. L’Académie Nationale des Sciences et Techniques du Sénégal en a aussitôt fait sien l’élan, en l’inscrivant dans une dynamique de structuration, d’approfondissement et de mise en perspective.

Ce jour-là, une question simple, mais essentielle, s’est imposée : que devient notre société, et comment reconstruire ensemble ce qui nous relie ?

Car au fond, parler de crise sociétale, ce n’est pas seulement énumérer des fractures. C’est interroger ce qui se défait dans les familles, dans les rues, dans les écoles, dans les territoires, dans les espaces numériques, dans les rapports entre générations, dans la manière dont nous nous regardons, nous nous parlons et nous nous transmettons.

À partir de cette première impulsion, un chemin s’est dessiné. Des échanges ont suivi, des constats ont été affinés, des préoccupations ont été mises en commun. Progressivement, l’idée s’est imposée qu’il ne suffisait plus de parler de la société comme d’un objet extérieur à nous. Il fallait créer un espace où elle puisse se penser elle-même, à travers la diversité de ses voix.

C’est dans cet esprit que l’Académie Nationale des Sciences et Techniques du Sénégal, avec la Société des Amis de l’Académie, l’Académie Nationale des Jeunes Scientifiques du Sénégal et ses partenaires, a organisé et conduit, le 11 juin 2026, un atelier national de restitution et de structuration des suites de la journée de réflexion du 29 novembre 2025 sur la crise sociétale au Sénégal.

Mais l’originalité de cette rencontre ne tenait pas seulement à son thème. Elle tenait surtout à sa méthode.

Le pari de cet atelier, qui a réuni plus de cent participants, était clair : ne pas seulement parler de la société, mais faire société — dans la manière même de travailler.

Académiciens, universitaires, jeunes, aînés, acteurs institutionnels, société civile, citoyens engagés : tous se sont retrouvés autour des mêmes tables. Non pour effacer les parcours, mais pour les mettre au service d’un même exercice. Non pour nier les savoirs, mais pour les faire dialoguer avec les vécus. Non pour distribuer la parole selon les titres, mais pour l’ouvrir selon les contributions.

Les titres sont restés à la porte. Les idées sont entrées.

Communicateurs traditionnels, saltigués, représentants religieux, femmes, jeunes, étudiants, acteurs du secteur privé, relais communautaires, citoyens engagés… tous ont pris place dans les groupes de travail avec la même consigne : écouter, réfléchir, proposer. Les participants ont pleinement joué le jeu de cette intelligence collective : croiser les regards, nommer les fragilités, reconnaître les tensions, mais aussi chercher les points d’appui possibles.

Il y avait là quelque chose de profondément sénégalais, et en même temps d’universel : une parole qui circule sans écraser, une expérience qui se transmet sans confisquer, une jeunesse qui prend part sans être réduite au silence.

Dans l’esprit de Ubuntu, on pourrait dire : je suis parce que nous sommes. Plus localement, on pourrait parler de nité : cette manière d’être humain avec les autres, par les autres, et pour quelque chose qui nous dépasse.

Car une société ne se répare pas par décret. Elle ne se reconstruit pas uniquement dans les rapports, les diagnostics ou les discours. Elle se répare aussi dans ces moments où des personnes venues d’horizons différents acceptent de s’asseoir ensemble, de s’écouter réellement, et de chercher non pas qui a raison, mais ce qui peut encore nous tenir ensemble.

Les échanges ont ainsi permis de faire émerger des pistes autour de plusieurs enjeux majeurs : la famille, la jeunesse, la transmission des valeurs, le numérique, les vulnérabilités sociales, les territoires, la médiation et les mécanismes de dialogue. Autant de portes d’entrée pour comprendre ce qui fragilise le lien social, mais aussi pour identifier ce qui peut le restaurer.

Cet atelier marque une étape. Il ne prétend pas clore le débat. Il ouvre plutôt une voie : celle d’une réflexion qui accepte de devenir action, d’un diagnostic qui cherche à se transformer en orientations, et d’une parole collective qui refuse de rester sans suite.

Les contributions issues des travaux permettront de nourrir les prochaines étapes du processus, avec l’ambition de construire une feuille de route indicative 2026-2030, ancrée dans les réalités du pays et tournée vers des réponses utiles, concrètes et durables.

À travers cette démarche, l’ANSTS rappelle qu’une Académie n’est pas seulement un lieu de savoir. Elle peut aussi être un espace d’écoute, de médiation et de service à la société. Un lieu où la connaissance ne reste pas en surplomb, mais accepte de descendre dans la complexité du réel pour éclairer l’action collective.

Parce qu’une société ne se répare pas dans le silence. Elle se pense, elle s’écoute, elle se rassemble, puis elle agit.

Et parfois, le commencement d’une réparation tient à une image simple : des femmes et des hommes autour d’une même table, les titres déposés, les idées en circulation, et cette conviction discrète mais puissante que le commun n’est pas un héritage figé — c’est une responsabilité à reprendre ensemble.

Faire société, ce n’est pas penser pareil. C’est accepter de porter ensemble ce qui nous dépasse séparément.

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