Réunie le 21 juillet 2026 au King Fahd Palace de Dakar en présence du Président de la République, Son Excellence Monsieur Bassirou Diomaye Diakhar Faye, la Séance académique solennelle de l’ANSTS a soumis à l’arbitrage du Chef de l’État un diagnostic systémique et cinq décisions structurantes. Celui-ci a répondu en appelant à un Pacte national de souveraineté alimentaire fondé sur la science et en confiant à l’Académie une mission supplémentaire : porter le combat pour la restauration des mathématiques et des sciences dans le système éducatif.
Le Sénégal ne manque ni de terres, ni d’eau, ni de savoir-faire, ni de compétences scientifiques. Il demeure pourtant fortement exposé aux marchés extérieurs pour la satisfaction de besoins alimentaires essentiels. C’est autour de ce paradoxe — que le Chef de l’État a désigné comme celui « d’un pays au potentiel agro-sylvo-pastoral et halieutique considérable, et pourtant fortement tributaire des importations » — que l’Académie a réuni les plus hautes autorités de l’État, le corps diplomatique, plusieurs dirigeants d’académies africaines sœurs, des chercheurs et des acteurs du système alimentaire.
Placée sous le thème « Construire une souveraineté alimentaire durable pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle, au nom de la dignité », la séance avait une ambition claire : faire de la connaissance scientifique un instrument de décision et de transformation.
Une vulnérabilité que la science oblige à décrire avec précision
Le premier apport du rapport scientifique, présenté par le Professeur Amadou Tidiane Guiro au nom de l’Académie, est méthodologique. Le montant de 1 070 milliards de francs CFA fréquemment cité dans le débat public correspond aux dix principaux biens alimentaires importés en 2022, et non à une mesure exhaustive des importations alimentaires ; la Stratégie de Souveraineté alimentaire 2025-2034 établit pour sa part un total de 979,14 milliards en 2023. Ces deux chiffres ne mesurent pas exactement le même périmètre et ne peuvent donc être directement comparés. L’Académie a choisi de préciser cette différence afin d’éviter d’en déduire, à tort, un recul de la facture alimentaire.
Le niveau de dépendance, lui, n’est pas contesté. Rapportés aux besoins nationaux, les taux indicatifs de couverture par la production locale s’établissent à 58 % pour le maïs, 57 % pour l’ensemble des céréales, 47 % pour le lait, 40 % pour le riz — et à zéro pour le blé. La vulnérabilité se concentre ainsi sur des produits essentiels, exposant le pays aux variations des prix mondiaux, du fret et des devises.
S’y ajoute une urgence nutritionnelle. L’Enquête démographique et de santé continue 2023 situe le retard de croissance des enfants de moins de cinq ans à environ 18 % et l’émaciation à 10 %, tandis que progressent le surpoids, le diabète et l’hypertension : le pays fait face au double fardeau de la malnutrition.
L’équation deviendra plus exigeante encore. La population, évaluée à 18,59 millions d’habitants en 2024, pourrait atteindre 35 millions en 2050 selon l’ANSD, tandis que la Stratégie de Souveraineté alimentaire retient 39 millions. Cet écart de quatre millions n’est pas un détail statistique : il commande le dimensionnement de tous les besoins alimentaires, hydriques, fonciers et logistiques du pays.
Produire davantage ne suffira pas
L’hypothèse centrale du rapport est qu’une progression isolée sur un maillon peut être annulée par un blocage sur un autre. Une récolte plus abondante perd sa valeur lorsque le stockage est insuffisant, la chaîne du froid défaillante ou les débouchés instables. L’Académie propose donc de raisonner en fonctions essentielles — nourrir, protéger la santé, rémunérer, préserver, anticiper — plutôt qu’en succession de campagnes par produit.
Cette même exigence de rigueur doit s’appliquer aux chiffres fréquemment repris dans le débat public : les taux de pertes post-récolte de 30 ou 40 % souvent avancés ne peuvent, faute de dispositif national harmonisé, être retenus comme des estimations scientifiques. Le rapport en tire une règle — l’absence de mesure ne doit ni conduire à l’inaction, ni autoriser des affirmations non vérifiées — et une méthode en deux temps : établir les références manquantes, puis investir sur les points critiques démontrés.
La souveraineté alimentaire ne signifie donc ni autarcie ni fermeture aux échanges. Elle consiste à maîtriser les fonctions alimentaires essentielles et à réduire les dépendances dont la rupture mettrait en danger la population ou l’économie. Elle exige également des réponses différenciées : les vallées, les Niayes, le bassin arachidier et la Casamance ne présentent ni les mêmes ressources ni les mêmes marchés. La transformation devra être nationale dans son ambition, territorialisée dans sa mise en œuvre.
Cinq décisions pour passer des programmes à un système cohérent
La première instaure un pilotage interministériel unique et sobre, placé sous l’autorité de la Primature et précédé d’une cartographie des dispositifs existants — sans créer par défaut une institution nouvelle. La deuxième établit une référence nationale commune : scénario démographique officiel, dictionnaire partagé d’indicateurs et tableau de bord public. La troisième appelle à une territorialisation fondée sur les preuves, par des plans eau-sol-foncier et des paniers de filières prioritaires par pôle.
La quatrième impose de mesurer avant d’investir : établir, dans les douze mois suivant l’adoption de la feuille de route, des références de pertes par filière et par territoire, avec l’objectif d’en réduire de moitié la part évitable dans les cinq ans. La cinquième institue une redevabilité scientifique indépendante, liant financement, commande publique et politiques nutritionnelles à des cibles vérifiables, assortie d’une revue biennale publique.
Ces décisions ne constituent pas cinq programmes supplémentaires. Elles forment l’architecture de cohérence sans laquelle les investissements déjà engagés risquent de rester dispersés.
Faire de la demande un levier
L’Académie identifie deux leviers immédiatement mobilisables. Le premier est la commande publique : cantines scolaires, universités, hôpitaux, administrations et forces de défense peuvent structurer une demande régulière en produits locaux, nutritifs et conformes aux normes. Car, souligne le rapport, le patriotisme alimentaire ne peut reposer sur la seule injonction morale au consommateur : il suppose des produits disponibles, sûrs, pratiques et compétitifs. Le second est un programme national de recherche et d’innovation organisé autour de défis mesurables, dont chaque projet devra prévoir non seulement la publication, mais la diffusion, l’adoption et l’évaluation d’impact.
Le Chef de l’État appelle à un Pacte national
Le Président de la République a résumé l’ambition en une formule : permettre à nos concitoyens de produire davantage ce qu’ils consomment et de consommer davantage ce qu’ils produisent. Cette souveraineté, a-t-il affirmé, ne sera « ni un slogan ni une simple politique sectorielle ». Rappelant qu’une souveraineté « ne se décrète pas », il en a énoncé les trois piliers : la mobilisation des acquis de la science et de l’innovation face aux sécheresses, aux inondations et à la salinisation ; la transformation productive de l’économie agroalimentaire ; l’implication de tous les acteurs, à l’échelle nationale comme dans les terroirs.
Prenant acte du diagnostic de l’Académie, il a appelé à un Pacte national de souveraineté alimentaire fondé sur la science, la technologie et l’innovation, sur la responsabilité collective et sur l’action concertée de l’État avec les chercheurs, les femmes et les jeunes producteurs ainsi que le secteur privé. Il s’est déclaré favorable à une convergence forte entre l’État et l’ANSTS, tant pour la formulation des politiques publiques que pour leur évaluation.
Une responsabilité majeure confiée à l’Académie
Qualifiant l’ANSTS de « véritable conscience scientifique de notre pays », le Chef de l’État l’a encouragée à poursuivre son programme « Vitrine de la diaspora scientifique ». Il lui a ensuite confié une responsabilité supplémentaire : alertant sur la quasi-disparition de la série S1 — Mathématiques et Physique —, il a chargé l’Académie de porter ce combat et annoncé avoir instruit le Ministre de l’Éducation nationale d’organiser chaque année, de l’élémentaire au secondaire, un Concours national de mathématiques, sciences et technologies. Rétablir le goût des sciences chez les enfants, a-t-il conclu, c’est s’assurer que les questions de souveraineté deviendront solubles.
De la séance solennelle au travail de long terme
Le rapport ne s’arrête pas au diagnostic. Il propose une trajectoire en trois horizons — mise en cohérence de la gouvernance et des données entre 2026 et 2028, déploiement des capacités productives entre 2029 et 2031, évaluation des impacts entre 2032 et 2034 — et soumet chaque action à une fiche de décision comportant situation de référence, cible chiffrée, coût complet, responsable et modalité d’évaluation indépendante.
L’Académie précise enfin sa propre contribution. Elle n’a pas vocation à administrer ni à se substituer aux pouvoirs publics : elle éclaire les choix, vérifie les preuves et maintient un dialogue au-delà des cycles institutionnels. Dans le prolongement de la SAS 2026, le rapport propose que l’Académie produise des avis indépendants sur les grandes options, contribue à l’évaluation scientifique périodique de la Stratégie de Souveraineté alimentaire 2025-2034 et publie, tous les deux ans, un « État scientifique de la souveraineté alimentaire au Sénégal », distinct des rapports administratifs de performance. La mise en place d’un tel mécanisme de suivi scientifique constituerait l’un des moyens les plus sûrs de mesurer, au-delà des discours, la portée réelle du Pacte annoncé le 21 juillet.
Référence : ANSTS. 2026. Construire une souveraineté alimentaire durable pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle, au nom de la dignité. Rapport scientifique de la Séance académique solennelle 2026. Dakar : ANSTS, 35 p. Données mobilisées : Stratégie de Souveraineté alimentaire 2025-2034 ; EDS-Continue 2023 (ANSD/ICF) ; Projections démographiques (ANSD).

