L’Académie Nationale des Sciences et Techniques du Sénégal a consacré l’édition 2026 de la Journée de la Renaissance scientifique de l’Afrique au contenu local dans le secteur extractif. Un mot d’ordre en est ressorti : ne plus se demander seulement quelle part des marchés revient au Sénégal, mais ce que le pays construit à partir de ce qu’il extrait — et pour qui.
L’Académie Nationale des Sciences et Techniques du Sénégal (ANSTS) a célébré, le lundi 30 juin 2026, au King Fahd Palace de Dakar, l’édition 2026 de la Journée de la Renaissance scientifique de l’Afrique (JRSA), autour du thème : « Le contenu local dans le secteur extractif au Sénégal : état des lieux et perspectives ».
Depuis que l’État du Sénégal lui a confié l’organisation de cette célébration, l’Académie en a fait un rendez-vous régulier de réflexion, de dialogue et d’éclairage scientifique. Elle l’a respecté non comme une simple obligation institutionnelle, mais comme une fidélité à une conviction : la science doit servir à comprendre les mutations du pays, à éclairer les choix publics et à accompagner les transformations nécessaires à notre souveraineté.
L’édition 2026 s’est inscrite dans cette exigence. À l’heure où le Sénégal consolide son potentiel minier et entre dans une nouvelle séquence avec l’exploitation pétrolière et gazière, la question posée par l’Académie était simple, mais décisive : que construisons-nous à partir de ce que nous extrayons ?
Car les ressources naturelles, à elles seules, ne font pas le développement. Elles peuvent remplir un budget sans transformer une économie. Elles peuvent accroître des recettes sans créer suffisamment d’emplois qualifiés. Elles peuvent enrichir des statistiques sans changer durablement la vie des territoires qui les portent. Les ordres de grandeur le disent sans détour : en 2024, le secteur extractif a représenté près de 5 % du PIB, environ 12 % des recettes de l’État et près d’un tiers des exportations — mais moins de 1 % de la population active employée (données ITIE). Un secteur qui pèse lourd dans les comptes publics et léger dans l’emploi : c’est tout le paradoxe que le contenu local doit corriger.
La vraie question n’est donc pas seulement celle de l’extraction, ni même celle de la rente. Elle est celle de la conversion : comment transformer les mines, le pétrole et le gaz en compétences, en entreprises nationales solides, en recherche appliquée, en innovation, en chaînes de valeur locales, en souveraineté industrielle et en prospérité partagée ?
C’est tout le sens du contenu local.
Du sous-sol à la souveraineté : changer de paradigme
Les échanges de la JRSA 2026 ont permis de poser un message central : le contenu local ne doit pas être réduit à une politique de quotas, ni à une simple préférence nationale dans l’attribution des marchés. Il doit être considéré comme un instrument de souveraineté productive.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de demander quelle part des marchés revient aux entreprises sénégalaises. Il s’agit de savoir comment le pays construit, à partir de ses ressources, des capacités durables : des compétences spécialisées, des PME certifiées, des laboratoires accrédités, des données géologiques souveraines, une recherche connectée à l’industrie, des chaînes de valeur locales et des emplois qualifiés.
L’Académie retient ainsi un changement de paradigme : ne plus considérer les ressources extractives comme une simple rente à capter, mais comme des flux stratégiques structurants — financiers, techniques, scientifiques, industriels et territoriaux — dont le contenu local constitue le principal mécanisme de conversion.
« Gëna jège gëna yey » : la proximité comme principe de justice territoriale
« Gëna jège gëna yey » — plus un territoire est proche d’une ressource, plus il est fondé à être pris en compte. Autrement dit : plus il porte la ressource, plus il doit être associé aux décisions, aux opportunités, aux bénéfices et aux mécanismes de réparation.
Une idée forte a traversé les travaux avec une évidence particulière, résumée dans cette expression wolof pleine de sagesse. Plus un territoire porte la ressource, plus il doit être associé aux bénéfices, aux décisions, aux emplois, aux marchés, aux infrastructures et aux mécanismes de réparation.
Cette formule dit, en peu de mots, ce que beaucoup de politiques publiques oublient parfois : les territoires d’extraction ne doivent pas être les derniers servis de la richesse qu’ils rendent possible. Ils ne peuvent être seulement les lieux du prélèvement, de la poussière, du déplacement, des externalités environnementales et des tensions sociales. Ils doivent devenir les premiers espaces de transformation, d’opportunités, de formation, d’entrepreneuriat local et de développement partagé.
C’est là que le contenu local prend toute sa profondeur. Il ne suffit pas qu’une entreprise nationale capte un marché depuis Dakar : il faut aussi que les PME, les GIE, les jeunes diplômés, les collectivités et les communautés des zones d’extraction participent réellement à la chaîne de valeur. Le contenu local ne peut donc pas être seulement national ; il doit aussi être territorial. Il doit toucher le « local-local », c’est-à-dire les populations les plus proches des ressources et les plus exposées à leurs impacts.
Kédougou, Matam, Thiès, Saint-Louis et les autres territoires concernés ne doivent pas seulement apparaître dans les cartes minières, pétrolières ou gazières. Ils doivent apparaître dans les chaînes de valeur, les plans de formation, les marchés de proximité, les dispositifs de financement, les laboratoires, les infrastructures sociales, les mécanismes de concertation et les indicateurs de suivi.
Transformer la richesse en capacités
Les travaux ont rappelé que le Sénégal dispose d’avancées réelles : un cadre juridique en construction, des dispositifs institutionnels dédiés, une plateforme numérique d’opportunités, des efforts en matière de formation et des expériences locales encourageantes.
Mais les défis restent importants. Les entreprises locales font face à des difficultés de financement, de cautionnement, de certification, de taille critique et d’accès à l’information ; les universités et les centres de recherche demeurent insuffisamment connectés aux besoins industriels ; les laboratoires nationaux doivent être renforcés pour réduire la dépendance aux analyses effectuées à l’étranger ; les collectivités demandent à être davantage associées ; et les populations attendent que la richesse issue de leur sol se traduise en emplois, en services et en perspectives. L’enjeu n’est donc pas seulement économique : il est scientifique, social, territorial et politique au sens noble du terme — il touche à la manière dont une nation organise la transformation de ses ressources en avenir.
Quatre piliers pour une doctrine nationale du contenu local
À l’issue des échanges, quatre piliers se dégagent pour bâtir une doctrine nationale du contenu local.
La gouvernance et la redevabilité. Une stratégie nationale mesurable doit clarifier les rôles, suivre les résultats et distinguer le contenu local de la responsabilité sociétale des entreprises, de la fiscalité et des politiques environnementales, à l’appui d’indicateurs lisibles.
Les capacités productives. Le contenu local ne se décrète pas : il se construit. Il suppose des entreprises capables de répondre aux standards techniques, financiers, HSE et industriels — donc de financer, certifier, accompagner et organiser les PME et GIE, en priorité dans les territoires d’extraction.
La souveraineté scientifique et technique. Le Sénégal doit renforcer ses laboratoires, protéger ses données géologiques, soutenir sa recherche appliquée et institutionnaliser l’alliance entre universités, centres de recherche et industries extractives. Sans maîtrise scientifique, pas de souveraineté durable.
La territorialisation et l’acceptabilité sociale. Les retombées doivent être visibles là où les ressources sont extraites, les collectivités et les communautés associées, et les conflits prévenus par l’information, la concertation et la justice dans la redistribution. Aucun développement extractif n’est durable s’il laisse les populations riveraines au bord du chemin.
L’Académie, espace d’éclairage et de continuité
En célébrant la JRSA 2026, l’ANSTS a rappelé le rôle qui est le sien : créer un espace où la science dialogue avec l’action publique, où les savoirs rencontrent les réalités du terrain, où les données éclairent les décisions et où les expertises contribuent à des politiques plus cohérentes, plus justes et plus durables.
La Journée de la Renaissance scientifique de l’Afrique n’est pas une cérémonie de plus dans le calendrier institutionnel. Elle est un rappel : l’Afrique ne se relèvera durablement que par la connaissance, la technologie, l’innovation et la capacité à transformer ses propres ressources en souveraineté.
L’Académie propose ainsi de poursuivre ce travail, en lien avec les institutions compétentes, en vue de produire, à l’horizon 2027, un avis scientifique national sur le contenu local comme levier de souveraineté productive — articulant expertise scientifique, concertation institutionnelle, priorisation des mesures et tableau de bord de suivi.
La JRSA 2026 aura donc posé une exigence claire : faire du contenu local non pas un slogan, mais une méthode de transformation nationale ; non pas une faveur accordée aux territoires, mais une justice rendue à ceux qui portent les ressources ; non pas une rente à partager après extraction, mais une souveraineté à construire dès maintenant.
« Gëna jège gëna yey » : plus un territoire est proche de la ressource, plus il est fondé à en recueillir les fruits — dans les décisions, les opportunités et les bénéfices. C’est peut-être là, dans cette sagesse simple et profonde, que se trouve l’une des clés de la souveraineté productive sénégalaise.
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